1/6 - TABLEAU DE L'ENSEIGNEMENT CIVIL DE LA MEDECINE COLONIALE EN 1899.

Voici le premier des 6 billets consacrés à la création par Raphaël Blanchard (RB) et aux premières années de l'Institut de médecine coloniale de Paris (IMC). Comme indiqué dans le précédent billet, je rassemble ici les informations données par RB lui-même au fil d'une trentaine de communications et articles s'échelonnant de 1899 à 1911, soit sur douze ans. 

Au premier stade de cette étude, je reconstituerai le récit de RB dans son intégralité sans emprunt extérieur (sauf les indispensables précisions) ni interprétation historique. La remise en ordre de l'abondant contenu des sources primaires me paraît en effet nécessaire, d'une part, pour corriger les redites et les redondances dans les écrits de RB lui-même et, d'autre part, pour mieux mettre en évidence l'évolution des problèmes durant la décennie concernée. 



En 1899 inaugure une nouvelle phase de la carrière de RB comme le montre le curriculum vitae de son rapport de Titres et Travaux de 1908. A l'âge de 42 ans, RB est déjà au faîte de sa carrière universitaire: agrégé de la Faculté de médecine de Paris dans la spécialité, nouvelle pour l'époque, de Zoologie médicale (1883); membre de l'Académie de médecine (1894); et enfin Professeur titulaire de la chaire d'Histoire naturelle médicale (1897). Fort de la reconnaissance scientifique qu'il a acquise par ses nombreuses publications, notamment son fameux Traité de zoologie médicale (1888), tant en France qu'à l'étranger, il a fondé un an plus tôt en 1898 un périodique à vocation internationale consacré à sa spécialité: les Archives de Parasitologie.


Blanchard R., L’enseignement de la médecine tropicale
Progrès médical, Tome 10, pp 41-45. 

Résumé de l’article 

Dans ce premier article de 1899, Raphaël Blanchard ne plaide pas encore pour la création d’une structure spécialisée, chaire ou institut, au sein de l’Université de Paris. Il se contente de passer en revue et d’analyser de manière critique l’ensemble des dispositifs existants, en France comme à l’étranger, tout en plaidant pour leur renforcement. 

Il commence sa revue par deux initiatives ambitieuses prises de manière quasi-simultanée au Royaume-Uni, à savoir la création à Londres en 1898 de la London school of tropical medecine et en 1899 à Liverpool de la Liverpool school of tropical medicine and animal parasitology. Dans les deux cas, il s’est agi de mettre en place un enseignement civil autonome de la médecine dite tropicale en accordant une large place à la clinique donc à l’hospitalisation des malades concernés. Autre point commun : ce sont des initiatives privées financées sur une base pérenne par divers donateurs (commerce, transport maritime, compagnies coloniales), tout en étant activement soutenues par le gouvernement britannique. On aura par ailleurs noté que les ports de Londres et Liverpool sont des plaques tournantes dans les activités commerciales de l’immense empire colonial britannique. 

LONDON SCHOOL OF TROPICAL MEDICINE 

Cette école a été créée au Branch Hospital situé dans les Victoria et Albert Docks, à l’est de Londres près de la Tamise. Elle doit ouvrir le 2 octobre de cette année 1899. Elle dispose d’un bâtiment neuf avec salles de cours, laboratoires, pièces pour les collections, ainsi que 30 lits dans l’hôpital voisin. Elle peut également compter d’une part sur les 225 lits du navire-hôpital Dreadnought ancré sur la Tamise à Greenwich et accueillant des malades revenant des colonies, et d’autre part sur deux dispensaires spécialisés. 

Deux hommes ont été à l’origine du projet : le médecin parasitologue Patrick Manson* et le ministre Joseph Chamberlain. Le cours, payant, est ouvert aux médecins déjà en place ou aux étudiants de médecine en fin d’étude. Il dure trois mois et il y a trois sessions par an. Les enseignements sont consacrés à l’étude de la pathologie et de l’hygiène tropicales avec une dominante en parasitologie et un abord à la fois théorique, pratique (méthodes d’examen), et clinique. Les parasites des animaux ne sont pas oubliés. 

A l’occasion d’un grand banquet d’inauguration tenu en mai 1899, les grands souscripteurs ont été réunis. On a déjà réuni l’équivalent de 400.000 francs, certains donateurs s’engageant à renouveler leurs dons plusieurs années de suite, comme Henry Burdett, financier et philanthrope. L’état belge, intéressé à la formation de ses officiers sanitaires au Congo, fait partie des donateurs. 

LIVERPOOL SCHOOL OF TROPICAL DISEASES AND ANIMAL PARASITOLOGY 

Inaugurée presque simultanément à celle de Londres, l’école de Liverpool a également un statut privé. Sa situation est privilégiée, Liverpool étant le principal port commercial en relation avec l’Afrique occidentale. Là aussi, un grand donateur-fondateur est étroitement lié à la mise en place du projet, Alfred L. Jones, un grand armateur de Liverpool. Deux institutions lui sont associées : le Royal Southern Hospital qui, outre les lits dédiés aux maladies exotiques offre des ressources étendues en laboratoires et en collections, et le University College pour l’enseignement stricto sensu

Le contenu des enseignements est semblable à celui de l’école de Londres, avec une spécialité de parasitologie plus affirmée encore, la parasitologie animale faisant partie intégrante du programme. Une forte équipe d’enseignants répartie en cinq chaires est animée par le major Ronald Ross**, ex-médecin des Indes s’étant récemment illustré dans la découverte des transformations de l’hématozoaire du paludisme dans l’estomac du moustique. 

Des enseignements de médecine tropicale sont également mis en place dans les universités d’Aberdeen et d’Edimbourg, et un périodique spécialisé mensuel a été créée pour publier les travaux scientifiques générés au sein de ces nouvelles écoles : le Journal of tropical medicine. Le soutien actif du gouvernement britannique est illustré par la création par le Ministère des Colonies et la Royal Society d’une Commission chargée d’étudier le paludisme et devant se déplacer tant en Afrique qu’en Italie où la recherche sur cette maladie est en pointe. 

D’autres pays ont pris l’initiative de créer des enseignements spécialisés et de financer des recherches ciblées sur les maladies exotiques, en particulier sur le paludisme et les maladies dues aux hématozoaires. C’est le cas de la Belgique, de l’Allemagne, de l’Italie, et des États-Unis

L’ENSEIGNEMENT DE LA MÉDECINE TROPICALE EN FRANCE 

Dans un contexte international chaque jour plus riche et plus compétitif, la France n’est certes pas en reste mais ses forces apparaissent dispersées, voire diminuées. 

Elles résident en tout premier lieu dans les réalisations du Corps de santé de la Marine, comme en témoignent les travaux publiés dans deux périodiques : les Archives de médecine navale (fondées dès 1863) et les Annales d’hygiène et de médecine coloniale (fondée l’année précédente donc en 1898). La pathologie exotique était enseignée dans les écoles d’application de médecine navale de Brest, Rochefort et Toulon mais ne l’est plus, à la date de rédaction de l’article, qu’à Toulon (Dr Millou). 

Un enseignement de pathologie exotique est par ailleurs assuré à la faculté de médecine de Bordeaux par le Dr Le Dantec, professeur à l’école principale de médecine navale et coloniale de cette ville. De même une chaire de maladies des pays chauds a été créé en 1889 à l’école de médecine d’Alger, occupée par le Dr A. Treille puis par le Pr. Brault. A l’université de Paris, l’enseignement de parasitologie (appelé zoologie médicale), créé et dispensé par R. Blanchard lui-même de 1883 à 1992 alors qu’il était agrégé, accordait une place toute particulière à la pathologie exotique. En 1899 ce cours est intégré au programme de la troisième année des études médicales de cette université (chaire d'histoire naturelle médicale). L’importance de la parasitologie dans le cursus médical est illustrée par la fondation des Archives de parasitologie par Blanchard en 1897. 

Au-delà de ce contexte, deux initiatives récentes devraient selon Blanchard être soutenues car elles offrent des perspectives de succès : celle de Marseille et d’Alger. 

L’école de médecine de Marseille (qui n’a pas encore le statut de Faculté) a récemment créé cinq chaires de médecine tropicale, ceci sous l’impulsion du Pr. Edouard Heckel, médecin botaniste. Le programme d’enseignement y est plus complet encore que celui de Londres. Marseille est un emplacement privilégié pour cet enseignement, étant au départ des routes des colonies françaises d’Extrême-Orient. Selon Blanchard, il faudrait que les chaires, tenues alors par de simples chargés de cours, soient transformées en chaires magistrales. 

L’école de médecine d’Alger ambitionne aussi d’accéder au statut de Faculté. Le Pr Jules Brault tente d’y développer un enseignement spécifique de la médecine des pays sahariens incluant la clinique mais il rencontre la résistance du corps médical de l’hôpital civil Mustapha qui refuse de lui attribuer un service hospitalier dédié, allant jusqu’à nier la spécificité des maladies exotiques. Le XXe Congrès national de géographie qui s’est tenu à Alger en 1899 a adopté un vœu pour demander aux Ministres des Colonies et de l’Instruction publique de soutenir activement l’initiative en étendant la chaire des maladies des pays chauds et en lui annexant une clinique. 

Dans ce premier article on perçoit la fragilité des dispositifs français d’enseignement spécialisé de la médecine tropicale : la dispersion géographique, l’ambiguïté de l’état qui, à la fois, supervise l’enseignement médical (écoles et facultés de médecine) et ne prend pas position pour lever des blocages institutionnels (création de chaires magistrales à Marseille ; création d’un service hospitalier dédié à Alger) ; l’absence de financement privé venant à l’appui des promoteurs médicaux et scientifiques. 

La comparaison avec les britanniques prend toute son importance ici, Blanchard voulant sans doute toucher la fibre patriotique chez ses lecteurs, notamment ceux du Gouvernement, et montrer que la France, l’autre grand pays colonisateur, doit se réveiller et prendre la place qu’elle mérite dans cette branche en plein essor de la médecine. 

* Manson a exercé la médecine à Hong-Kong et d’autres villes côtières chinoises de 1886 à 1889. Il a travaillé notamment sur la filariose, une grave maladie parasitaire tropicale, et a découvert que le moustique est l’hôte obligatoire du ver parasite (Filaria bancrofti). 

** Ronald Ross (1857-1932) a obtenu le prix Nobel de physiologie et de médecine pour ses travaux sur le paludisme. 

HISTOIRE DE LA COLONISATION : CE QU'EN DIT LE MALET ET ISAAC.

Afin de connaître les éléments essentiels du contexte global de la colonisation française, notamment de son expansion pendant le troisième république, j'ai rassemblé les chapitres pertinents de cet ouvrage de base de l'enseignement de l'histoire pour les lycées que fut le Malet-Isaac (éditions de la période de l'entre-deux guerres).

Dans la suite de mon étude, je consulterai des ouvrages récents d'histoire de la colonisation pour corriger l'esprit de l'époque qui ne remettait pas en question le bien-fondé des politiques de colonisation.




XVIe -XVIIe :Grandes découvertes maritimes- Premiers empires coloniaux

XVIIIe : L'essor de la colonisation française - Canada, Louisiane, Inde.  


XIXe première moitié : Angleterre 


XIXe première moitié: Conquête de l'Algérie.
 

XIXe deuxième moitié: France: expansion coloniale sous Napoléon III. 


XIXe deuxième moitié: France sous la troisième république.
  

XIXe deuxième moitié: Angleterre. 


Un résumé de l'ensemble de ces informations, accompagné de cartes géographiques, est en préparation

LE PROJET D'ARRÊT DU CONSEIL DE BOURGELAT POUR CONTRÔLER LA PESTE BOVINE




Voici la version définitive de mon article sur le Projet d'arrêt du conseil de Bourgelat pour contrôler la peste bovine. Il vient d'être publié dans le Bulletin de la Société Française d'Histoire de Médecine et des Sciences Vétérinaires dans son volume de l'année 2019.

Bull.soc.fr.hist.méd.sci.vét., 2019, 19 : 27-55

PUBLICATIONS DE R. BLANCHARD SUR LA MÉDECINE COLONIALE

Mis à jour le 20/09/20
Thème: Raphaël Blanchard, pionnier de la médecine coloniale

Voici la liste des publications ayant trait spécifiquement à la création, au fonctionnement et à l'histoire des premières années de l'Institut de médecine coloniale de Paris (IMCP) et de l'Enseignement libre colonial (ELC). Je les considère comme des sources primaires dans la mesure où elles sont de R. Blanchard pour la plupart et, très subsidiairement, des autres fondateurs.

Chaque référence conduit à la transcription en format texte.



Ces publications constituent une très riche matière permettant de construire le récit, par la voix de R. Blanchard lui-même, de l'ensemble de son projet de médecine coloniale, un récit qui comprendrait 6 étapes:

1. Projet en France d'un enseignement "civil" de la médecine coloniale (1899); projets similaires à Marseille, en Grande-Bretagne et ailleurs; comparaison avec l'enseignement "militaire" de la médecine tropicale en France (marine, terre). Motivations personnelles de R. Blanchard.

2. La matière à enseigner : de la zoologie médicale à la parasitologie; les grandes maladies parasitaires tropicales et les avancées récentes de la recherche en ce domaine; les évolutions nécessaires de la faculté de médecine de Paris. Progrès de la recherche en France et dans le monde. Position doctrinale de R. Blanchard.

3. Création de l'Institut de Médecine coloniale de Paris (IMC) en (1899-1902). Rôle de l'Université de Paris et de l'Union Coloniale française; partenaires et financements; lieux d'enseignement; difficile recherche d'un hôpital spécialisé à Paris; problèmes stratégiques et financiers.

4. Les premières années de l'IMC (1902-1906). Les 5 premières promotions et leur recrutement international; relations avec les institutions homologues en Europe. Manque de soutien de l'université et des donateurs potentiels. Différences avec la situation britannique.

5. L'enseignement libre colonial comme initiative associée à l'IMC et son interruption après deux ans de fonctionnement (1902-1904). Les monographies sur le Sénégal puis la Tunisie, le projet sur l'Indochine. Obstacles s'opposant au prolongement de l'entreprise.

6. Bilan de dix années de fonctionnement de l'IMC (1911), évaluation de la place de l'IMC dans les contextes national et international. Analyse par R. Blanchard de l'échec relatif de son projet. Inflexion dès lors des centres d'intérêt de R. Blanchard.

Ce socle de base devrait contenir les informations essentielles de l'étude, telles du moins qu'elles sont exposées par son principal protagoniste R. Blanchard. J'identifierai ensuite les points à éclaircir que n'évoque pas R.B, notamment (1) les raisons exactes du désintérêt relatif des partenaires, tant institutionnels que financiers, pour l'IMC et (2) l'essor comparé, durant les mêmes années, de l'Institut Pasteur et de ses antennes coloniales. Pour ce faire, j'élargirai mes sources d'information à partir des travaux récents de M. Osborne et A. Opinel (cités dans mon billet précédent) et j'irai, si nécessaire, à la recherche de sources primaires originales dans les archives concernées (notamment celles du CERIS, centre de documentation de l'Institut Pasteur, où sont conservées les archives sur R. Blanchard originellement détenues par l'Université de Paris).

Gilles-Christophe, Septembre 2020